Les vacances vues par… David Thaliog !

A l’heure de mon départ en vacances, je ne peux m’empêcher de repenser à celles de David Thaliog, le héros de mon premier roman, Le Roi, le Juste, et le Puissant.
Un concentré du personnage… et des aspirations de l’auteur ?

Chapitre 8 – La limite (extraits)

[…] David devait partir en stage à l’étranger pour trois mois. Il avait eu le choix entre plus de cinquante villes et comme à son habitude, avait attendu qu’il ne reste plus que quelques places disponibles pour pouvoir lancer les dés et déterminer ainsi la destination de ses rêves. Le hasard avait été particulièrement généreux : l’aéroport de Simféropol, en Crimée. Il s’agissait de constituer la base de données « compagnies et voyageurs », c’est-à-dire générer des statistiques exploitables pour améliorer la gestion, la promotion et la communication de la structure. Ah ! La Crimée ! Pour ses camarades, l’enfer ; pour David, le paradis. L’inconnu total, la désintégration certaine de sa zone de confort, la promesse de découvertes insoupçonnées sur lui-même, autrui, l’univers. […]

[…] Le dernier point de crispation était apparu la veille du départ. David avait alors expliqué à son ami qu’il partait sans son téléphone et ne consulterait pas beaucoup ses mails.

– Comment ça ? Ils n’ont pas internet en Crimée ?
– Bien sûr que si. Mais je vais vivre tout entier là-bas pendant trois mois. Pas un pied là-bas, un pied ici.
– …
– Ne fais pas l’enfant capricieux. Je sens que je dois m’immerger là-bas complètement. C’est comme un appel, j’ai quelque chose à vivre pendant ces trois mois. Et pour découvrir quoi, je dois m’immerger. Si je passe mon temps à prendre des photos et te les envoyer sur WhatsApp en racontant ce qui se passe, autant rester à Nice. 
– C’est cela oui… Bla, bla, bla !
– Allons, tu vas me manquer. Ça va être très dur. Mais je dois le faire. Et toi aussi. Tu as sans doute quelque chose à vivre ici pendant ces trois mois. Tu comprends ça ?
– Non.
– Tête de lard. Je sais que tu comprends. Tu me connais comme moi-même, tu sais très bien ce que je veux dire.
– …
– Au départ, on va être perdus, déboussolés. Mais après quelques jours, le manque laissera place à autre chose. Je ne sais pas quoi, on verra. Ce sera une surprise. Et il n’y a pas d’autre moyen de la découvrir, que de le vivre. Fais-moi confiance.
– Tu es tellement, tellement bizarre… […]

*

[…] C’est ainsi que David était parti pour la Crimée via Paris et Moscou, et revenu par le même chemin comme prévu le 10 juillet. Le silence avait été total et il leur avait fallu apprivoiser pendant tout ce temps le besoin viscéral de partager leur quotidien. Ils le faisaient depuis tant d’années ! Un peu comme si l’un ne pouvait plus vivre un événement sans penser à ce qu’il allait en raconter à l’autre, et vice versa. Le présent passait systématiquement par ce filtre du regard de l’autre et l’intensité des instants se trouvait réduite d’autant. Grandie d’autant aussi, en accédant à une autre dimension. Ces trois mois de coupure totale leur avaient fait pleinement prendre conscience de ce mécanisme. Surtout David, qui avait une forte tendance à cérébraliser tout ce qui se passait en lui et autour de lui.

Plus la date des retrouvailles approchait, plus les jours gagnaient en densité. Alexis était impatient de pouvoir enfin raconter ses aventures des trois mois écoulés ; David, de se confronter via son miroir Alexis à celui qu’il était trois mois auparavant et ainsi mesurer le chemin parcouru. La privation d’échanges avait eu un effet catalyseur sur lui. Seul avec ses émotions, il les avait découvertes sous un autre jour. Elles lui étaient apparues comme des entités extérieures. Indépendantes. Avec leur existence propre. Et lui-même se trouvait être du coup l’expression de ces différents éléments extérieurs qui entraient, s’installaient, évoluaient en lui. Il était une synthèse. Un résultat.

Tout petit déjà, il avait distingué sa vie de la Vie. Sa vie était « une » vie, incarnation momentanée de la Vie qui avait besoin de supports physiques pour s’exprimer, grandir et se multiplier. Il était l’un d’eux, parmi des milliards, et pour le temps limité que durerait sa propre vie. Elle ne lui appartenait pas, elle existait avant lui et continuerait après lui. Elle était la flamme, lui, la bougie.

Or, son séjour en Crimée lui avait fait franchir une étape de conscience supplémentaire. Son corps était devenu aussi « un » corps, ses émotions, « des » émotions, sa pensée, « une » pensée. Il les voyait désormais comme des ingrédients qui avaient leur existence propre et venaient s’incarner en lui. Déjà spectateur des événements qui constituaient sa vie, il devenait aussi spectateur de son corps, de ses émotions, de sa pensée. Ce qui faisait de lui une page éternellement blanche sur laquelle s’inscrivaient chaque jour des mots nouveaux qui s’effaçaient au fur et à mesure sans laisser de trace.

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