La loc-eau-motive d’Andrézieux-Bouthéon
Cette histoire incroyable a été imaginée et écrite par Côme et Simon, à la librairie La puce à l’oreille d’Andrézieux-Bouthéon, dans le cadre du Mois des Jeunes Prodiges en librairie.
Pour bien comprendre cette histoire, sachez que son héros, Louis-Antoine Beaunier, est un grand personnage d’Andrézieux. Il a vécu de 1779 à 1835. Ingénieur, il a ouvert en 1827 la toute première voie de chemin de fer de France et même d’Europe continentale, entre Saint-Etienne et Andrézieux-Bouthéon.

14 mars 2026. Louis-Antoine Beaunier, ingénieur des Mines, est assis dans le fauteuil de son bureau, à Andrézieux-Bouthéon. Il travaille depuis quelque temps sur une nouvelle voix ferrée entre Saint-Etienne et sa ville. Il se creuse la tête car il doit la rendre plus performante que celle qui fonctionne actuellement. La nouvelle devra aller plus vite en polluant moins. Difficile, avec un train habituel… Il doit absolument inventer autre chose !
Dehors, il pleut. Désespéré de ne pas trouver l’idée révolutionnaire qui va changer le monde du transport, il sort sur son balcon. Il contemple la station-service de Jean Prouvé, haut lieu architectural de la ville, quand soudain, il se prend une goutte d’eau sur la tête, et une étincelle jaillit dans son cerveau. « L’eau ! s’exclame-t-il. Bon sang mais c’est bien sûr ! » Il rentre vite dans son bureau et se met à faire des croquis dans tous les sens. Sous son crâne, c’est l’excitation totale. Il vient de trouver l’idée qui va changer la vie des Hommes et sauver la planète !
Il travaille comme ça pendant trois jours, sans rentrer chez lui, sans dormir, sans manger, juste en buvant un verre d’eau de temps en temps. Il écrit, tape, mesure, construit, calcule, dessine… Et le 18 mars, à 1 heure du matin, il s’écrie si fort qu’il réveille tous les voisins du quartier : « J’ai trouvé ! » Il attrape sa pipe, son chapeau, sa cravate, ses bottes en cuir, glisse tous ses plans et ses croquis dans une sacoche étanche hautement sécurisée de son invention qu’il prend sous son bras et se précipite chez Gaston Linvention, son ami et meilleur artisan de la région (peut-être même du monde).
Il entre chez lui sans frapper, par la porte d’entrée (à Andrézieux-Bouthéon, personne ne ferme à clef). Il remplit un pichet d’eau glacée dans la cuisine, monte les marches quatre à quatre, pénètre dans la chambre à pas de loup et jette l’eau sur la tête du malheureux qui dort profondément. Gaston fait un saut de trois mètres au-dessus de son lit et se tape la tête contre le plafond, décrochant le lustre au passage, qui vient se briser en mille morceau sur le parquet.
Gaston, noir de colère, bouillant de rage, se met à hurler :
— Qu’est-ce que tu fais chez moi à cette heure-ci ? Tu me dois un lustre maintenant !
Il réveille lui aussi tous ses voisins et c’est la ville d’Andrézieux tout entière qui se trouve debout au pas de la porte de l’artisan.
— Ne t’inquiète pas pour ton lustre, tu vas bientôt faire fortune ! le rassure Louis-Antoine.
Entendant ce mot, Gaston s’apaise et tend l’oreille…
— « Fortune », tu dis… Attends, on va renvoyer tous ces gens chez eux, et on va s’installer dans le salon.
Il ouvre sa fenêtre et déclare :
— Ne vous inquiétez pas, vous pouvez rentrer chez vous terminer votre nuit paisiblement, tout va bien.
Rassurés, les habitants d’Andrézieux rentrent chez eux, à part deux CM2, qui avaient suivi leurs parents de loin sans se faire remarquer. Trop curieux et trop malins, persuadés que quelque chose de louche se trame, ils entrent chez Gaston Linvention par la remise qui abrite son atelier. Là, une petite fente dans le mur leur permet d’observer et d’entendre les deux hommes qui discutent dans le salon.
Gaston se sert un sirop de fraise avec de l’eau fraiche comme il faut. Il sert un verre d’eau trop glacée pour être bue à Louis-Antoine.
— Tiens, ça te rafraichira les idées ! dit-il, une lueur vengeresse dans les yeux. Viens-en au fait, maintenant. Qu’est-ce qui peut bien valoir que tu me réveilles à cette heure-ci ?
Louis-Antoine ouvre sa sacoche hautement sécurisée et étale les croquis sur la table du salon. Il explique tout dans les moindres détails à son ami qui l’écoute en plissant les yeux et en expirant des volutes de fumée avec sa pipe.
Quand Louis-Antoine a terminé, il prend une gorgée d’eau dans son verre, sauf que AHHHH ! Sa langue se retrouve collée au verre glacé ! Gaston se met à rire si fort, qu’il en avale sa pipe ! Heureusement, Louis-Antoine est formé aux premiers secours. Il soulève Gaston par les pieds et le secoue, la tête en bas. L’artisan finit par vomir sa pipe en recrachant de la fumée comme une cheminée d’usine.
— Une loc-eau-motive ! Tu es un génie, mon Louis-Antoine !
— Maintenant, à toi de jouer mon Gaston. Il s’agit de la fabriquer !
Ils se précipitent tous les deux dans la remise de l’artisan. Les deux CM2, toujours cachés dedans, ont tout juste le temps de sauter dans un baril vide juste à côté de leur poste d’observation. Gaston Linvention allume la lumière et la pièce s’éclaire.
— Regarde, mon Louis-Antoine, ce vieux tonneau fera une excellente carrosserie de loc-eau-motive !
— Très bonne idée ! En plus, c’est écolo et écono, juste ce qu’il nous faut !
Dans le baril, les deux garçons se sont recroquevillés. Ils sont paralysés de peur.
L’ingénieur et l’artisan se mettent au travail. Ils bricolent jusqu’à l’aube.
— Ah ! En plus, c’est tout simple à fabriquer ! s’exclament-ils en chœur.
— Quelques gouttes d’eau, quelques tuyaux, de l’air, des roues, un vieux tonneau, un mouvement perpétuel, et le tour est joué ! se félicite Gaston.
— Eh oui ! Voici la machine qui peut transporter deux passagers à 200 km/heure sans apport d’énergie sur une durée infinie !
Les deux amis s’enlacent et dansent de joie en pensant à leur génie pour Louis-Antoine, à sa fortune pour Gaston Linvention.
Puis ils se calment :
— Allons l’essayer maintenant ! s’enthousiasme l’ingénieur.
— Oui, où ça ? Dans le jardin ? propose l’artisan.
— Non, non, ce n’est pas assez grand.
— Dans la rue alors ?
— Non non, il vaut mieux rester discret.
— Tu as raison, on pourrait nous voler l’idée. Allons derrière Saint-Just-Saint-Rambert, on sera tranquille là-bas.
— Excellente idée ! En plus, c’est haut, on pourra vérifier si elle peut vraiment voler !
Dans le tonneau, les enfants sont tellement terrorisés qu’ils ne peuvent même pas ouvrir la bouche !
Arrivés sur le plateau derrière Saint-Just-Sains-Rambert, Gaston Linvention verse trois gouttes d’eau dans le réservoir. Le tonneau se met à tourner lentement sur lui-même avant de s’élever de quelques centimètres au-dessus du pré et de s’éloigner en rasant d’abord le sol à 10 km/h. Il tourne de plus en plus vite et l’engin accélère en prenant de l’altitude. 100 mètres au-dessus du sol, 100 km/h. Les deux garçons, secoués comme dans une machine à laver, se mettent à hurler. Gaston et Louis-Antoine se regardent.
— C’est quoi ce bruit ? s’étonne l’ingénieur.
— Ça doit être ton génie qui crie, répond l’artisan en souriant.
200 mètres d’altitude, 200 km/h, la loc-eau-motive disparaît derrière la colline et soudain, une lune multicolore apparaît dans le ciel et se met à danser autour du soleil…